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21/06/2010

Cimes chagrines, sous-bois en émoi…

 

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Il faut se faire une raison, cette année nous n’aurons pas eu de printemps. Et chacun de regarder de travers son voisin ou sa voisine pour savoir qui a omis de faire une offrande à Mars, dieu du Printemps ! Et oui, on se rappelle généralement qu’il est le dieu de la guerre mais on oublie qu’il l’est aussi celui de cette saison, habituellement délicieuse, mais qui fût cette année exécrable !

Allez, rien ne sert de chercher le coupable, mieux vaut positiver, comme dirait le grand philosophe existentialiste Kar Four. Car après tout, ça fait un printemps de moins pour nos artères et donc du rab sur cette bonne vieille terre, qu’on aura, quoi qu’on dise, du mal à quitter, bien que le monde n’aille pas tout à fait dans la direction que l’on voudrait.

Parlant de direction, il y en a une que Gibus et moi, vous le savez, affectionnons : c’est celle des cimes, même quand le peuple des nuages y prend ses aises et qu’elles affichent alors une mine chagrine, comme ce matin où nous avons décidé d’explorer un nouveau chemin sur la montagne de Rosis

Heureusement, la nature a plus d’un tour dans son sac et l’or de ses genêts remplace avantageusement les rayons du soleil aux abonnés absents.

 

 

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Pour le moment, nous sommes encore en terrain connu et arrivons sur la plateforme où se dresse la Chapelle de St Eutrope dont le clocher orné d’une croix titille le ventre des nuages. Simple hasard ou message codé du « Très-haut » un coin de ciel bleu se déchire alors à l’aplomb de la chapelle. Veut-on nous rappeler, à nous hommes de peu de foi, qu’il ne faut jamais perdre espoir ?

 

 

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A vrai dire nous sommes sans espoir pour ce qui concerne le moyen terme, puisque nous savons qu’un jour nos gosiers resteront secs pour l’éternité, mais optimismes pour ce qui concerne cette journée, car la température ambiante nous garantit de pouvoir déguster un rosé bien frais au moment du picnic.

Sur ces montagnes pierreuses où le pied de l’homme ne laisse pas de trace, nous progressons, guidés par les cairns, ces nœuds de pierre qui relient dans le temps et l’espace des hommes entre eux qui probablement ne se rencontreront jamais (exception faite de notre étonnante rencontre avec Bernard voir ma note du 14 mai dernier "Dans la forêt soudain, le cri désespéré d'un châtaignier")

 

 

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Nous voilà sur le Plo des Brus, l’un des plus beaux promontoires du Haut-Languedoc, où nous avons déjà grimpé ensemble, chères lectrices et lecteurs. S’il y a des petits nouveaux, je les renvoie à ma note du 25 février dernier (voir les archives) pour connaître l’étonnante histoire de cet endroit .

 

 

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Nous voilà parvenus sur le nouveau chemin que nous trouvons après quelques tâtonnements et qui descend en contrebas de la Serre de Majous en direction du Portail de Roquendouire.

C’est toujours un bonheur ineffable d’explorer une nouvelle voie comme de déguster un nouveau mets ou un nouveau vin, de découvrir un nouvel auteur ou créateur ou de se faire de nouveaux amis : la connaissance que vous avez du monde s’enrichit et votre horizon de réflexion s’élargit.

C’est d’ailleurs en parcourant une partie de l’Europe à cheval que Montaigne a nourri ses «  Essais » dans lesquels il écrit qu’ « Il se tire une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d'où il était. Il ne répondit pas: d'Athènes, mais : du monde ». Ce penseur atypique qui rêvait de mourir en plantant ses choux nous enseigne également « qu’il vaut mieux forger son âme que la meubler » et nous prévient que « la vieillesse nous attache plus de rides à l’esprit qu’au visage ». Alors déridez votre esprit en marchant !

 

 

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On se sent bien la haut en compagnie des nuages, l’altitude gomme les blessures faites par l’homme à la terre, les « chiures » et « vomissures » qu’ils posent ici et là, sans aucun souci esthétique : ces litanies de temples de la consommation en parpaings et ferrailles, environnés d’espaces verts rachitiques souillés de détritus et ces kyrielles de lotissements aux maisons agglutinées et sans commerces, aussi gais que des funérariums.

 

 

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Nous apercevons en contrebas le Portail de Roquendouire, joyau géologique qui orne le col de Majous et dans le « chas » duquel passe les chemins du secteur, comme autant de fils tendus autrefois entre les villages et les hameaux .

 

 

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Ayant quitté les cimes, nous nous enfonçons dans les châtaigneraies profondes où nous apercevons le squelette de l’un des plus beaux châtaigniers jamais rencontré. Cet arbre là était à l’image des hommes qui l’ont planté et entretenu et se sont nourris de ses fruits. Ils naissaient et vivaient avec en mémoire les générations qui les avaient précédés et le souci de celles qui les suivraient. Comme leurs frères d’Amérique, les indiens, ils savaient qu’ils ne faisaient qu’emprunter la terre à leurs enfants et qu’ils devaient à leur mort leur restituer aussi riche et profitable qu’ils l’avaient trouvée. Avec la mort de ces arbres c’est une alliance et une complicité avec la Terre qui se sont perdues.

 

 

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Nous abordons un vaste sous bois vierge de tout chemin et notre sang alors devient champagne, véhiculant des milliers de bulles de joie qui provoquent une douce ivresse. Car, indescriptible est le bonheur de fouler un espace vierge de toute présence humaine. C’est la joie à la fois simple et puérile d’être le premier à poser son pied quelque part . A chacun sa découverte de l’Amérique !

 

 

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Un cheval multiséculaire qui se régale de jeunes et tendres feuilles de hêtres nous confirme d’ailleurs que c’est la première fois qu’il voit des humains en cet endroit. Il s’y est réfugié, nous explique-t-il, à la mort de son maître Don Quichotte pour fuir l’hypocrisie et la vilenie des hommes qui se sont moqué de lui.

 

 

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Si en ce lieu idyllique, l’homme n’a pas mis le pied, en revanche sa réputation de tueur sans merci est parvenue aux oreilles des mouflons qui viennent s’y repaître de l’herbe abondante. Ainsi, malgré notre attitude pacifique nous faisons fuir une mouflonne et ses deux petits. Dieu quel émoi, dans les sous-bois !

 

 

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Mais chez les mouflonnes (comme chez nos chères compagnes) la curiosité souvent l’emporte sur tout autre sentiment. Voici donc nos fuyards qui, passée une distance respectable, s’arrêtent pour savoir quelle allure nous avons.

Apparemment notre air débonnaire et notre regard intelligent plaident en notre faveur, car la mouflonne reste quelques minutes à nous observer. Oserai-je dire que cela fait longtemps qu’un regard féminin nous a autant troublé ! Et oui j'ai osé ! (les sanctions ne vont pas tarder…. !)

 

 

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L’écho de notre présence s’étant répandu comme une traînée de poudre, à peine sorti de bois, nous sommes observés par un jeune mâle qui, plus prudent (c’est le masculin de peureuse) que sa congénère, reste perché sur un rocher inaccessible.

 

 

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L’esprit et le cœur réjouis par ces belles rencontres nous prenons le chemin du retour en franchissant le Portail de Roquendouire.

 

 

 

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Mais au moment où nous le franchissons, le gardien du lieu, qui surveille depuis des siècles les allées et venues des bergers, des marchands, des paysans et aujourd’hui des randonneurs qui y passent, nous interpelle «  La mouflonne vous fait dire qu’elle vous a trouvé très sympas et séduisants et que si tous les hommes étaient comme vous, les mouflons ne se sauveraient plus à leur approche . La prochaine fois que vous reviendrez, passez la voir, ça lui fera plaisir » .

Gibus et moi nous sommes ravis d’entendre ça, même si on aurait préféré que ces propos soient tenus par la représentante d’une autre espèce, mais nous sommes réalistes et nous savons bien qu’à notre age il n’y a guère que des mouflonnes que notre vue puisse mettre en émoi !

 

Texte & photos Ulysse