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01/07/2014

Qui se souvient des enfants du Luc ?

 

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Nous voilà partis de bon matin sur un chemin du Causse du Larzac parfumé par les effluves amères du buis et celles plus  envoutantes des graminées déjà desséchées par le soleil de ce début d’été. Nous avons pour le moment l’âme légère mais nous savons que notre journée ne s’achèvera pas sans que la tristesse nous saisisse. Nous avons, en effet,  prévu d’aller mettre nos pas dans ceux de dizaines d’enfants qui au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, en raison de menus  larcins ou de vagabondages, ont été internés à la "colonie éducative agricole" du Luc, sombre page oubliée de l’histoire régionale.

 

 

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Parti du pittoresque village de Sorbs, nous traversons les gorges creusées par la Virenque, cours d’eau la plupart du temps à sec, mais dont le débit peut être dantesque, quand éclatent à la fin de l’été de violents orages, lors des fameux épisodes « cévenols ». Les milliers de tonnes de vapeur d’eau émanant de la Méditerranée se condensent alors sur les sommets des Cévennes où souffle un air plus froid, déversant des trombes d’eau qui gonflent torrents et rivières qui dévastent parfois les villes  et villages des plaines en contrebas.

 

 

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Pour l’heure le temps est radieux. Le paysage, d’une beauté austère, nous offre d’immenses espaces où nos esprits peuvent s’échapper de nos enveloppes corporelles condamnées à la gravité et ainsi vagabonder comme les vautours fauves familiers des lieux.

 

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Nous traversons le village de Salze dont les portes de certaines bâtisses révèlent la relative prospérité qu’a connue cette région quand elle était couverte de dizaines de bergerie, avant que l’exode rural ne la vide de ses habitants.

 

 

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Aujourd’hui, mis à part quelques exploitations ovines et caprines  qui subsistent ici et là et dont les conditions d’exploitation sont difficiles, l’activité se réduit à l’exploitation de vastes forêts de pins sylvestres parfaitement adaptés au climat rude et sec du Causse.

 

 

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Mais apercevant la ruine d'une ancienne fromagerie, l’émotion nous étreint car nous savons que nous sommes au bord du Gouffre de St Féréol dissimulé par la végétation et que la ruine domine. C'est en cet endroit qu'au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, des enfants internés à la « colonie éducative agricole » (de fait une ferme pénitentiaire que l’on appelait le bagne)  du Luc, située à environ deux kilomètres de là, ont travaillé dans des conditions proches de l’esclavage. Mais avant de vous conter cette sinistre histoire, je tiens à préciser que je ne souhaite mettre aucune personne  ou aucune famille en cause (les exploitants de l’époque ont probablement  des descendants qui n’y sont pour rien) ceux qui ont exploités ces enfants n’étant au regard de l’histoire que des figurants, la responsabilité première en incombant collectivement à la société française qui a permis que de telles infamies soient commises.

Car il faut revenir sur le contexte de la création de ces colonies agricoles qui sont nées vers les années 1830 de l’idée  « philanthropique » qu’il fallait éviter de mettre les enfants délinquants  en prison et les envoyer plutôt dans des colonies agricoles à but éducatif. D'ailleurs sur le fronton de la colonie du Luc la devise suivante était gravée " Le travail lave la faute".

Le problème est que l’Etat n’étant pas assez riche pour couvrir la totalité des frais de fonctionnement, il a confié la gestion de ces « colonies »  à des propriétaires terriens qui, outre une indemnité versée par l’Etat, pouvaient ainsi exploiter leur domaine avec une main d’œuvre docile et gratuite. Pendant plus de cinquante ans des milliers d’enfants de 6 à 21 ans  coupables de vagabondage ou de  menus larcins (un miche de pain, un parapluie ou une boite de cigares selon des exemples figurant dans les archives !)  vont ainsi être envoyés dans ces établissements dont la plupart seront de vrais bagnes. Comme l’on dit l’enfer est pavé de bonnes intentions !

Mais revenons à la « colonie » du Luc qui a fonctionné de 1856 à 1904 puis  a été transformée jusqu’en 1929 (date de sa fermeture) en « école des pupilles » sans que les conditions de vie changent. Son isolement en plein cœur du Causse ne facilitait pas le contrôle par l’administration pénitentiaire des conditions de détention des enfants, ce qui explique les excès qui ont pu y  être commis.

Une chose est certaine : les enfants n’avaient guère de loisirs ! Chaussés de sabots et de vêtements de bure, ils devaient "dépierrer" et désherber les champs, tracer et empierrer chemins et routes, labourer, moissonner, surveiller les troupeaux, préparer les litières des animaux et, l’hiver, faire des espadrilles ou des paniers d’osiers. Mais ces activités avaient un caractère « ludique » par rapport à d’autres activités centrées sur la fromagerie qui occupaient l’essentiel de leur temps et dont les conditions d’exercice relevaient, quant à elles, du « bagne » !

 

 

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Imaginez, en effet, que les propriétaires avaient décidé d’utiliser le gouffre de Saint Férréol profond de 60 mètres et qui présentait des conditions de température et d’hygrométrie propices au murissement  des fromages.  On y a donc fait descendre les enfants suspendus au bout d’une corde enroulée autour d’une poulie  pour aménager la grotte jouxtant le gouffre, aplanir le sol  et y mettre des étagères.

 

 

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Puis afin d’améliorer la ventilation des lieux, on leur a fait creuser  une cheminée d’aération de 60 mètres de long  ainsi qu’une tour pour en protéger le puits d’entrée. Pendant plus de vingt ans les enfants, que l’on imagine terrorisés, vont ainsi faire la navette au bout d’une corde tirée par d’autres enfants pour descendre et remonter des tonnes de fromages du gouffre.

 

 

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Mais afin d’améliorer la « productivité » des enfants, les propriétaires eurent l’idée,  au début des années 1880, d’utiliser une cuvette d’effondrement située à un peu plus de 200 mètres du gouffre et accessible à pieds  pour y creuser une galerie permettant de rejoindre le gouffre.

 

 

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Après avoir consulté un géomètre et un ingénieur qui définirent l’ouvrage,  les enfants furent affecter au creusement à la barre à mine  d’une galerie  de 220 mètres de long et à la déclivité de 10% ce qui avec l’humidité ambiante la rend très glissante. Ils ne mirent que 220 jours pour l’achever, soit un mètre par jour ce qui donne une idée de l’intensité du régime auquel ils ont été soumis .

 

 

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La galerie débouche environ 20 mètres au dessus  de la grotte qui  prolonge le gouffre et qui servait de fromagerie. Les enfants durent donc construire un imposant escalier de pierre pour y accéder dont chaque marche est réalisée avec un seul bloc et dont la rampe de fer, encore présente, est d’origine !

 

 

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Il est émouvant d’apercevoir des outils rouillés qui ont servi a manipuler les fromages et qui ont été utilisés par ces enfants dont les vies ont été  brisées et qui ne sont plus que des fantômes dans la mémoire des hommes ;  car qui aujourd’hui se souvient d’eux ?

 

 

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Des rails furent ensuite installés dans la galerie (qui ont disparu aujourd’hui) pour y faire circuler des wagonnets destinés au transport des fromages, wagonnets qui étaient poussés par les enfants.  Leur journée de travail terminée (soit 12 heures de travail quotidien) ceux ci devaient revenir en sabots à la ferme située à deux kilomètres. Parfois certains tentaient de s'échapper mais étaient vite rattrapés par  les paysans des alentours qui y trouvaient un  intérêt puisqu'ils touchaient une prime de 50 F pour chaque fuyard ramené. La rumeur laisse d'ailleurs entendre que certains "matons" s'entendaient avec des "chasseurs de primes" pour laisser s'enfuir des enfants et se partager ensuite les primes.

 

 

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Telle est la révoltante histoire des enfants « bagnards «  du Luc qui a été retracée par Marie Rouanet dans un livre de 1992 intitulé « Les enfants du Bagne ». Au cœur de ces paysages austères mais sereins on a peine à croire qu’une telle infamie ait pu être perpétrée.  Le silence est de mise sur cette page d’histoire que les derniers habitants des lieux semblent vouloir oublier, bien qu’ils ne soient en rien responsables de ce qui s’est passé. On préfère croire que les vastes espaces du Causse ont toujours été une terre de liberté et non un lieu d’internement et d’exploitation pour des enfants voleurs de pain ! Si Victor Hugo mort quelques années après le creusement du tunnel avait eu connaissance de cet épisode, sûr qu’il en aurait fait un roman.

 

Si le recours a des enfants ou des adultes esclaves n'a heureusement plus cours en France depuis longtemps (sauf quelques cas particuliers) ce n'est pas le cas dans certains pays du monde qui en tirent une partie de leur prospérité pour le plus grand bonheur de quelques milliardaires dont je dénonce le statut et les méfaits dans ma dernière chanson intitulée "Bidochon Dream" sur mon blog OLD NUT (pour y accéder cliquez sur le nom)

 

Après cette triste page de notre histoire  je vous invite à aller allez vous détendre chez "Les cafards", sourire  garanti !

 

 

Texte & Photos Ulysse (Source : site « Tunnels ferroviaires de France ») 

PS: Je n'ai pas encore lu le livre de Marie Rouanet dont je ne disposerai que dans les semaines à venir