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14/05/2010

Dans la forêt soudain, le cri désespéré d'un châtaigner…

 

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Qui n’a pas éprouvé d’angoisse en contemplant le tableau « Le cri » du peintre norvégien Edward Munch qui, selon ses propres termes, veut nous faire entendre le cri infini qui traverse l’univers. Ce cri résonne en nous les jours de blues où l’on fait siens les propos de Macbeth quand il apprend désespéré la mort de sa femme : « La vie est une fable que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien ».

Et ce qui n’arrange pas les choses, c’est que le monde dans lequel nous vivons crie de toutes parts : les gouvernements crient après les spéculateurs, les peuples après leurs gouvernements, les agriculteurs après les eurocrates, la gauche après la droite (et réciproquement) les employés après leurs patrons (et réciproquement), les parents après leurs enfants (et réciproquement !) les chauffards après les cyclistes et les piétons (et réciproquement) les bricoleurs du dimanche (dont je suis) après leurs marteaux et plus généralement les anti-quelque-chose après les pro-quelque-chose (et réciproquement). On a envie parfois de dire, vos gueules les mouettes !

L’anathème et l’engueulade sont devenus le mode habituel de conversation, les invectives n’ayant malheureusement pas le charme des injures de feu le capitaine Haddock qui puisait son inspiration au fond des bouteilles de vieux rhum (paix à son âme ).

Je vous en livre quelques spécimen qui ont plus de gueule que les « cass’toi pov’ con » d’aujourd’hui …: Anacoluthe, Anthropopithèque Astronaute d’eau douce, Bachi-bouzouks, Bayadère de carnaval, Bougre d’amiral de bateau-lavoir, Bougre de crème d’emplâtre à la graisse de hérisson, Bougre d’extrait de cornichon, Bougres de faux jetons à la sauce tartare, Bougres d’extrait de crétins des Alpes, Concentré de moules à gaufres, Espèce de chouette mal empaillée, Espèce de mitrailleur à bavette, Espèce de mérinos mal peignés, Garde-côtes à la mie de pain,…. j’en passe et des meilleurs ! Ah qu’il était chaleureux et convivial le monde du capitaine Haddock où les méchants s’appelait Rastapopoulos !

Mais Gibus et moi avons la chance de pouvoir fuir le tintamarre et l’agitation frénétique du monde d’aujourd’hui en prenant la poudre d’escampette (qui est la poussière des chemins que l’on soulève quand on s’escampe*) pour aller arpenter les chemins du Haut Languedoc.

*Escamper : verbe occitan qui veut dire se sauver !

 

 

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Nous grimpons une fois de plus sur le Caroux mais par le chemin rarement emprunté de La Trappe qui, partant de Colombières sur Orb, mène en passant par l’Esquino d’Aze à Lou Tres recs (les trois ruisseaux) qui descendent du plateau sommital du Caroux.

D’antiques abris adossés au corps rocheux du Caroux sont les derniers témoins d’une activité humaine, aujourd’hui révolue, centrée sur l’exploitation de châtaigneraies sur les pentes du massif et la pâture d’ovins sur les hauts plateaux.

 

 

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Une nouvelle fois nous sommes admiratifs du travail colossal réalisé par ces hommes pour greffer des chemins de pierre sur les pentes abruptes du Caroux. Qui peut dire aujourd’hui que ce qu’il accomplit dans sa vie servira à d’autres hommes dans les décennies à venir ?

 

 

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Le chemin franchit une barre rocheuse qui devant notre détermination se laisse facilement apprivoisée. Souvent ainsi dans la vie on se fait une montagne de ce qui n'est que billevesées.

 

 

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De fait, la montagne est une excellente école qui vous permet, si vous êtes modeste, de vérifier que vous valez mieux que ce que vous pensez et vous conduit donc à prendre confiance en vous. Par contre si vous êtes prétentieux et arrogant, elle vous enseigne vite l’humilité. Une fois qu’on les a gravies, leur ascension vous grandit et vous remplit d’une force nouvelle. Une partie de votre esprit et de votre âme reste « la haut » et vous permet de prendre de la hauteur par rapport à votre vie quotidienne.

 

 

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Et, de surcroît, vos efforts sont souvent récompensés par l’émouvant spectacle de mouflons, d'izards ou de chamois (selon les massifs) en goguette qui vous narguent goguenards du haut d’une plate-forme rocheuse dont votre statut de bipède vous interdit l’accès.

 

 

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Mais il y a un hic car je vous l’ai souvent dit, le temps en montagne, même en zone méditerranéenne est IMPREVISIBLE ! En prenant mille mètres d’altitude, on se déplace de l’équivalent de mille kilomètres en latitude. Le sommet du Caroux a donc le même climat que le Nord Pas de Calais. Aussi, si vous habitez Montpellier et que vous avez une épouse qui rêve de voir Maubeuge, emmenez la sur le Caroux pour la préparer au choc thermique !

Avec Gibus nous avons toujours dans notre sac de quoi affronter neige, brouillard, intempéries. Ce « de quoi » prenant, sans autre précision, une forme solide et liquide….

 

 

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Nous sommes début mai et pourtant une mince couche de givre couvre le flanc nord des pins qui en frissonnent. Après l’hiver quasi polaire qu’ils ont subi , ils aimeraient bien, comme nous d’ailleurs, que le printemps arrive.

 

 

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Par un temps pareil une halte au refuge de Fontsalès s’impose. Et c’est en cet endroit mythique du Caroux, où tous ses admirateurs sont venus un jour de frimas s’y chauffer la couenne, que nous faisons une rencontre inattendue et qui me laisse à penser que quelque part dans l’univers un grand tricoteur manipule les pelotes de laine d’où se déroulent les fils de nos existences.

En effet, alors que nous étions en plein milieu de nos agapes, un randonneur à l’allure de vieux loup des steppes franchit la porte et nous demande s’il peut nous tenir compagnie, ce qui en montagne , lieu de solidarité par excellence, va de soi.

Alors que nous discutons de nos randonnées respectives, l’homme nous demande si nous ne sommes pas Ulysse et Gibus et il se présente comme étant Bernard, le blogueur de «  Mes Photos et petis mots » avec lequel j’ai, par blogs interposés, des échanges épistolaires.

Sur nos culs étant assis, nous en restons « baba » (sans rhum) et célébrons par de vives exclamations l’extraordinaire concours de circonstances qui a voulu que nos chemins se croisent, un jour à ne pas mettre un humain normalement constitué dehors, en un tel endroit .

Depuis lors Bernard a magnifiquement célébré sur son blog cette rencontre et je vous invite à y aller voir. Aujourd’hui je tiens à saluer ce frère « es » chemins qui, comme nous, éprouve une passion pour le Caroux que ni le brouillard, ni la pluie, ni la neige ne sauraient refroidir !

 

 

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Puis nous reprenons chacun notre chemin, le notre passant par le Peyre Grosso et le torrent d’Albine.

 

 

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Alors que nous dévalons la pente qui nous ramène à Colombières, des rochers en équilibre précaire attendent patiemment l’orage, le coup de dent du gel qui leur permettra à leur tour de faire des cabrioles sur les pentes du Caroux , trop bref instant de liberté au sein d’une éternité d’immobilité.

 

 

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Sur le chemin en pente raide couvert de pierres branlantes, il nous faut prendre garde à ne pas perdre soudain pied et dévaler la pente en roulé-boulé .

 

 

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Et puis, alors que le chemin regagne l’étage forestier, nous entendons soudain un cri qui va en s’amplifiant au fur et à mesure que nous descendons… Un cri non pas menaçant, mais de désespoir, un hurlement de douleur . Intrigués, inquiets nous nous demandons si un animal n’est pas tombé dans un piège et continuons d’avancer…

 

 

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Et soudain au détour du chemin, nous tombons face à face avec l’être d’où émane ce cri : il s’agit d’un vieux châtaigner qui churle gueule grand ouverte son désespoir. Nous apercevant, il se tait soudain, gèné. Lui caressant l’écorce pour manifester notre sympathie, nous lui demandons quelle est la cause de sa souffrance. Il nous répond que les hommes, qui pendant des décennies les ont, lui et ses frères, choyés, entretenus pour se nourrir de leurs fruits, les ont aujourd’hui abandonnés, laissant les maladies les ronger et les abattre. Ils étaient autrefois les rois d’une civilisation rurale dont leurs châtaignes étaient l’or brun , ils ne sont plus aujourd’hui que des vieillards décharnés rongés par la vermine. Et pour ajouter à leur désespoir, les oiseaux qui leur rendent encore visite leur racontent que partout dans le monde les arbres sont maltraités et les forêts abattues .

Nous lui répondons qu’il ne faut pas perdre espoir et que la folie des humains leur offrira probablement une nouvelle chance. En effet, neuf milliards de terriens sont attendus en 2050 qui va transformer les plaines et les vallées de la terre en d’immenses zones commerciales entourées de lotissements. Quand les humains n’auront plus rien pour se nourrir, certains qui auront conservé la mémoire des temps anciens se souviendront que les châtaigners s’accommodent des pentes arides des montagnes et produisent des fruits nourrissants. Ce sera alors de nouveau leur heure de gloire.

Rasséréné le châtaigner nous remercie chaleureusement pour ses propos d’espérance et nous confie qu’il va désormais consacrer les quelques forces qui lui restent à assurer sa descendance en prévision des temps difficiles à venir pour l’espèce humaine.


Texte & photos Ulysse